Sur une banquette d'aéroport

Le fleuve de l'Amazone au Pérou
Le fleuve de l'Amazone au Pérou



Rio. Fin du voyage.

Sur une banquette d’aéroport, j’ai le regard rempli de souvenirs. Je fais le bilan d’un périple complètement fou. Fou d’expériences insolites, fou de rencontres inespérées, fou d’émotions intenses. C’est ça. La folie du voyage tel que je l’avais rêvé pendant six mois d’aventures. Elle est là, devant moi.


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L’entre deux mondes. Ça lui va bien ce petit nom, je trouve. Quel autre terme pourrait mieux définir cet endroit où tout est si propre, si lisse, et où les gens se quittent, se retrouvent, commencent une nouvelle vie, la concluent ou la mettent en stand-by? Je me suis fait cette réflexion ce matin en poussant les portes du terminal 1, le dos chargé comme une bourrique et les bras pendants de souvenirs. La réponse m’a paru claire : l’entre deux mondes.


Avant d’entrer, je m’étais arrêtée quelques minutes, là, seule, debout sur le quai des bus, au milieu de cette fourmilière sans fin, craignant que le vent chaud de Rio ne précipite la toute fin de mon voyage. Était-ce vraiment le temps de rentrer? J’étais partagée, excitée, angoissée, sereine, impatiente, émotive. Boum! Un trop plein d’émotions… Trop tard pour s’égarer, c’est bientôt l’heure de s’envoler!


Assise sur la banquette de la salle d’attente, j’observe Germaine qui rentre en Suisse. Elle a dans ses bagages un tube de crème solaire et un grand chapeau de paille qui évoquent une longue journée ensoleillée sur la plage de Copacabana la veille. Elle est très chic et distinguée avec son sac Gucci et ses boucles d’oreilles en or. Comme moi, elle vient de passer au duty free et a acheté une bonne bouteille de cachaça et quelques chocolats pour ses amis. Ou peut-être est-ce pour son mari qui l’attend, des milliers de kilomètres plus loin, dans un autre aéroport? Pedro, lui, vient de quitter Marylène… il a les larmes aux yeux. Je les avais vus un peu plus tôt dans la file d’attente à l’enregistrement des bagages. C’était un au revoir déchirant, baigné de larmes et de longs baisers tendres. Comme deux adolescents épris d’amour, le monde qui les entoure n’existait plus. Allait-il travailler à l’autre bout du monde, sans la revoir pendant des mois? Était-ce la fin d’une passion devenue éphémère? Je ne préfère pas trop y penser… Après tout, moi aussi je viens de quitter mon amour de vacances. Ah, mon beau Brésilien! Il m’a sacrément fait tourner la tête celui-là! Mais je suis sûre que, vous aussi les filles, à ma place, votre cœur aurait chaviré.


Laissez-moi vous dresser le décor.


J’avais débarqué, pendant deux mois, sur une île brésilienne. Sans voitures, ni motos. Juste les plages, la jungle et bien assez d’amour pour que ma vie devienne, le temps d’une grande parenthèse, un conte de fée. J’en avais presque oublié qui j’étais. Je vivais au rythme des sambas, des journées brûlantes et des nuits scintillantes sur les plages, des cris hurlants des singes dans la forêt et de l’ivresse de la cachaça. Le soir, souvent, je retrouvais mon bel amant au détour d’une ruelle. Nous nous enlacions tendrement avant de partir, pieds nus et mains liées, vers notre plage préférée. Celle où l’on pouvait observer, sans touristes ni curieux, le spectacle féérique des phytoplanctons. Il suffisait de nager pour les voir scintiller par milliers, comme un ciel étoilé, avant qu’ils ne disparaissent à tout jamais dans les profondeurs du Pacifique...


« Tous les passagers du vol CM 215, à destination de Toronto, sont priés d’embarquer »


C’est l’heure! J’attends encore un peu? Oui. Je n’ai pas fini de dévorer la plaquette de chocolat Milka que j’avais achetée pour mes amis et qui est finalement en train de finir dans mon estomac. Et si je la finis dans l’avion, j’aurai l’air d’un glouton déprimé, alors autant que je fasse ma dégustation sur ma banquette! Moi, déprimée? Non, penses-tu! Peut-être juste un peu nostalgique… Ça doit être ça. Nostalgique! Ou bien heureuse. Oh, je ne sais plus.


Je repense à mes premiers jours de voyage, six mois plus tôt. Au Pérou. Au papi qui m’a fait manger un ceviche beaucoup trop épicé (spécialité péruvienne faite à partir de poissons crus marinés dans du jus de citron- vert, bien entendu-) et à l’hémorragie de ma langue qui s’en est suivie. On avait bien rigolé, remarque, lorsque j’ai bu à grosses goulées un grand verre d’eau qui n’a fait qu’aggraver la situation. Je revois les taxis fous qui m’expédiaient dans leurs combis Volkswagen tellement remplis que je ne trouvais place que sur les genoux des gens. Je repense aux Péruviens dragueurs qui m’ont obligée à m’acheter une fausse bague de mariage, au shaman qui a transformé mon amie américaine en exorciste, à mes crampes d’estomac qui m’ont clouée au lit pendant des heures. Et que dire de mon espagnol, plutôt médiocre, que je m’étais évertuée à essayer d’apprendre en trop peu de temps sur internet. Me remontent à la surface toutes mes rencontres, mes peurs, mes joies, mes fatigues, mes excitations, mes déceptions. Mes milliers de kilomètres à pied et les dizaines de bus empruntés. Quand même, j’en ai fait du chemin!


Et si c’était à refaire? Est-ce que j’accomplirais les choses autrement? Pas sûr! Ce qui est fait, est fait après tout. « Ne vis pas dans le passé ma fille, la vie est bien trop courte pour ça » me disait mon père.


« Boarding pass s’il vous plaît mademoiselle? »


Ça y est. Je suis sur le point de retrouver ma vie. Celle au Canada. Bien qu’elle soit un peu en bordel aussi, j’ai hâte de la serrer dans mes bras. De lui dire que j’ai changé, évolué et que je suis prête à lui donner tout ce qu’elle voudra pour que l’on soit plus épanouies que jamais.


Mon voisin de siège est un grand blond aux cheveux mi- longs qui a sa veste polaire sur les genoux et sa tuque dans la poche. Je n’avais pas vraiment réalisé. Je quitte un 30 °c pour un petit 0°c… Et encore, je suis généreuse. Et moi qui ai encore mes tongs aux pieds. Mais qu’est-ce qui m’a pris? Mais je vais avoir froid. Je n’ai pas eu froid depuis deux mois… Nooooonnnnn!


Mon voisin me lance: « Vous partez ou vous revenez? »


Bonne question!

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Commentaires : 1
  • #1

    Lyne Boisvert (lundi, 07 juillet 2014 22:39)

    Bonjour Camille,

    J'ai adoré lire votre histoire de voyage. Vous écrivez très bien et le contenu me fait penser un peu aux expériences que j'ai faites moi-même à l'entrée de mes 20 ans. Rio... que de souvenirs! Le Mexique aussi, puisqu'à 18 ans, au terme d'un voyage à Acapulco de 2 semaines, je voulais retourner y vivre... avec dans la tête l'idée de retrouver mon prince latin. Finalement, pouf! Mon retour au bercail québécois, même s'il fut nostalgique, m'a remise sur les rails du bon sens. Et j'ai ouvert mon cœur et j'ai découvert l'amour, qui aura duré 20 ans...

    À quand votre prochain périple?