Passeuse de drogues



08 février 2014. Brésil. J’ai frôlé la prison. Une sale histoire mêlant un bus, deux passeurs de drogue, des feuilles de coca et des menottes.

La journée avait bien commencé. J’avais passé la nuit dans le fameux train me menant de Santa Cruz à la frontière brésilienne, plus communément appelé « El tren de la muerte ». Je retrouvais un peu de confort après les bus boliviens: plateau repas, télé, siège inclinable. Impression d’être installée en première classe d’un avion. Ou plutôt je me l’imaginais, car ça ne m’est jamais arrivée. Deux pieds sur le sol, dix visages souriants pour m’accueillir et 30°c me sautent dans la face. Ni une ni deux, j’ouvre mon backpack, range avec un sourire béat ma polaire et mon jean. J’enfile un short et mets mes tongs. Brésil je t’aime déjà!


En arrivant au poste d’immigration pour faire tamponner mon papier de sortie, juste avant la frontière brésilienne, une file de 100 personnes attend en plein cagnard. Il est 8h30 du mat. Ça cogne déjà. Quelques mètres en avant, je repère deux françaises avec leur sac Quechua et leur demande la procédure à suivre. Attente et patience semblent être les mots d’ordre!

Trois heures plus tard, les épaules rougies par le soleil et la peau moite, je saute comme un cabri en direction de la douane brésilienne. Depuis quelques jours j’étais surexcitée à l’idée de changer de pays. Je partais complètement à l’aveugle, sans avoir ouvert un guide ni même une brochure touristique. Je fonçais tête baissée. Pour ne pas dire que je volais.


« Tu as ton livret de vaccination Camille? » me lance Anna, l’une des Françaises.                              

« Carnet de vaccination. Quel carnet de vaccination? ».

« Tu sais que tu es obligée d’être vaccinée contre la fièvre jaune pour entrer au Brésil? Sinon tu ne passes pas. Surtout qu’ici, on est dans le Pantanal, une région à moustiques où il y a eu beaucoup d’épidémies dans le passé. Encore si tu étais passée par le sud… mais là…. ».

Épidémies? Fièvre jaune? Mince, j’aurais peut-être dû lire un guide avant de passer par ici…

« Eh bien les filles, tentons et prions pour que ma bonne étoile soit avec moi aujourd’hui ».


Assise sur mon sac, pendant qu’Anna joue du charengo derrière une autre file de 100 personnes qui n’avance pas, je cogite dans ma tête les scénarios possibles: retour à Santa Cruz pour me faire vacciner… dans cet enfer sanitaire… avec des médecins sans blouse. Et bim une infection en prime! Ne surtout pas dire que je suis allée en Amazonie sans vaccin… je raconterai que j’ai perdu mon carnet… je…


« Passeport s’il vous plait, nous lance une petite dame de l’immigration. Veuillez me suivre ».

Nous grillons toute la file et nous retrouvons à attendre derrière la porte d’une office. Cinq minutes plus tard, on nous remet nos passeports, tamponnés, sans même une seule question.

« Signez ce papier et vous pouvez y aller. Bienvenue au Brésil! Corumbáest à 5 kilomètres ».


Il est midi. La joie se lit sur mon visage. Plus rien ne pourra plus m’arrêter!

J’avais écumé durant deux heures la petite ville de Corumbá en quête d’informations, toutes plus ou moins contradictoires, pour rejoindre le Paraguay que je souhaitais traverser en bateau avant de me rendre aux chutes d’Iguaçu. Sur le port, un équipage me regardant avec des yeux de merlan frit comme si je cherchais à aller sur la Lune m’indique qu’il me faut prendre un bus, puis un bateau, et un autre bateau… d’abord deux jours de transports, puis cinq autres sur le fameux bateau du Paraguay qui ne voyage qu’une fois par semaine. Tout ça me parait bien compliqué… j’y renonce… avec peine!

Direction le terminal d’autobus. C’est parti pour 24 heures confinée sur un mètre carré. Les deux Françaises prennent le même bus que moi jusqu’à une ville étape, Campo Grande.


Dans la file d’attente pour monter dans le car, je copine avec quelques Brésiliens. Du moins, je m’essaye car le portugais résonne encore dans ma tête comme un mélange de sons sans sens. La coupe du monde de football nous met tous d’accord : une finale France/Brésil est inévitable.

L’un d’eux est mon voisin de siège, je vais pouvoir peaufiner quelques mots de vocabulaire.

15 minutes après le départ, nous sommes stoppés par un barrage de police.

Pistolet au ceinturon, gilet par balle, un grand flic se dirige vers le fond, pile où je suis assise. Avec sa lampe, il check les poubelles, les toilettes, sous mon siège.


« Passeport mademoiselle, s’il vous plait. Parlez-vous portugais? ».

A part bonjour, merci, les jours de la semaine et comptez jusqu’à dix, seul vocabulaire que j’ai appris ces deux dernières heures : « non, je ne sais pas parler portugais ».

Puis c’est le tour de mon voisin. Quelques questions fusent dans l’air, des réponses hésitantes se font entendre… le flic lui fait signe de le suivre dehors. Et moi avec. On me demande de prendre toutes mes affaires.


Sur le coup, je pensais que tout le monde aurait le droit au même sort. Mais à part un troisième Brésilien qu’on a sorti du bus, je me sentais bien seule parmi tous ces hommes baraqués.

On nous fait vider nos sacs de fond en comble. J’avais un peu honte du bordel innommable qui s’étalait devant nos yeux… des tee-shirts coincés entre mon hamac, des sachets de dulce de leche, des culottes, des chaussettes pas très propres, des livres, des tentures et autres conneries de souvenirs. « Eh les gars, vous avez intérêt à tout remettre dans l’ordre », pensais-je, légèrement vexée qu’on me fasse subir toute cette mascarade sans raison.


Je regrette de ne pas avoir pu comprendre tout ce qui se tramait devant moi, mais en voyant mes deux compères se faire menotter, je commençais à pâlir! Leurs sacs étaient sans doute bourrés de cocaïne qu’ils avaient ramenée depuis la Bolivie, et au vu de cette arrestation rapide, ça ne devait pas être la première fois qu’ils se faisaient pincer. Avant de prendre le bus, nos passeports avaient été checkés… cette arrestation n’est pas anodine! Et moi dans cette histoire, je suis la pauvre fille assise à côté du mauvais gars…


« Tienes coca? » me demande le flic.

J’ai bien du Coca-Cola dans mon sac, mais je doute fort que c’est ce que tu cherches, « non, pas de coca, ni cocaïne, nada ».

La fouille de mon sac est presque finit quand le flic sort un plastique noir d’une petite poche. T’sais celle sur le côté du sac que tu n’utilises jamais, trop grande pour y mettre une boîte de cure-dents mais trop petite pour une bouteille d’eau.  Eh bien c’est elle la fautive du drame qui va suivre :


« Qu’est-ce que c’est mademoiselle? » me dit-il d’un ton arrogant, comme s’il venait de trouver le trésor de sa vie.

Merde de merde, des feuilles de coca! La chaleur extérieure étouffante me faisait déjà suer, mais là, en voyant le sachet, les mini-gouttes sont devenues des torrents. Je ne sais pas si j’étais blanche, rouge ou verte, mais le malaise devait se lire sur mon visage comme une étiquette de Port Salut : coupable, coupable, coupable!


« Ce sont des feuilles de coca. I’m so sorry, j’ai oublié que j’avais ça dans mon sac. J’en avais pris une fois au Pérou contre le mal d’altitude ».

Il me tourne le dos et s’en va pendant un moment qui m’a paru des siècles.


Allait-il contacter Interpole? Je pense alors aux deux Françaises qui me regardent à travers la fenêtre du bus et qui doivent se dire que je suis le genre de personne à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession mais qui cache en fait de terribles secrets. Camille est une passeuse de drogue!

Mon esprit s’emballe, des larmes me montent aux yeux, je me fais un film. Ma vie est finie. Je finirai en prison avec des tatouages partout sur les bras, j’apprendrai à cracher comme un garçon et avec ma blondeur, je serai au choix le bouc émissaire ou la chouchoute du bagne. Tout ça parce qu’à un moment donné dans mon voyage j’avais le mal d’altitude. En plus je déteste les feuilles de coca. La vie est vraiment mal faite.


Le policier revient et me remet mon passeport : « Tu peux reprendre tes affaires et monter dans le bus ».  

Je suis libre? Vraiment? Et les feuilles de coca, je peux les garder en souvenir? J’avais presque envie de l’embrasser.


Une heure et demie plus tard. Nouvel arrêt. Je revois deux colosses monter et s’avancer au fond du bus dans ma direction. Ils regardent derrière mon siège. Un gros sac noir de sport s’interpose entre moi et les flics.

«  C’est à toi? »

« Non monsieur. On a déjà fouillé mes affaires et ce sac n’est pas à moi ».

Sous mon nez, ils en entreprennent la fouille et retirent des kimonos blancs qu’ils sentent. Ils se regardent l’air de dire : c’est bien ça!

« Votre sac mademoiselle s’il vous plait ».


Encore! Je commençais à trouver qu’ils abusaient un peu. Mais que pouvais-je bien faire à part me la fermer! Quatre heures que j’avais passé les frontières du Brésil, c’est pas comme si je me baladais dans mon quartier…

Puis ils tournent les talons en me remerciant gentiment et s’en vont… définitivement.


 « Tu sais Camille, ce n’est pas contre toi, me dit Anna. Ils voulaient voir si les gars n’avaient pas planqué de la drogue dans tes sacs, comme tu étais assise à côté d’eux. Ils ont dû les cuisiner pendant une heure pour savoir s’ils avaient caché d’autres drogues ».


Peut-être suis-je un peu barjot, mais au final, j’ai trouvé cette arrestation plutôt excitante! J’étais la fille assise au mauvais endroit au mauvais moment, celle qui aurait pu ne pas avoir de chance, mais qu’importe, j’étais au Brésil!

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